Immigration, mémoire et attractivité : quand l’Histoire éclaire le présent

Retour sur la conférence de Benjamin Stora à l’Atelier Léonard de Vinci

Le 4 février à 18h30, l’Atelier Léonard de Vinci a accueilli l’historien Benjamin Stora pour une conférence consacrée à l’histoire de l’immigration maghrébine en France. Un rendez-vous dense, passionnant, et profondément ancré dans les enjeux contemporains, tant mémoriels que territoriaux. Car au-delà de l’Histoire, c’est bien une réflexion sur l’attractivité des villes, sur leur capacité à assumer leur passé et à en faire une ressource pour l’avenir, qui s’est dessinée en filigrane.

Redonner une voix aux « vaincus » de l’Histoire

D’emblée, Benjamin Stora a rappelé une évidence souvent oubliée : l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Ce prisme dominant laisse dans l’ombre des trajectoires essentielles, celles d’ouvriers, de militants, d’exilés, dont les combats ont pourtant façonné durablement la société française.

À travers la figure de Messali Hadj, ouvrier algérien immigré dans la France de l’entre-deux-guerres et fondateur de l’Étoile nord-africaine en 1926, l’historien a mis en lumière une histoire longtemps marginalisée : celle d’une immigration algérienne ancienne, politisée, ouvrière, porteuse très tôt de l’idée d’indépendance. Une histoire singulière, profondément liée à la condition coloniale, mais aussi à l’industrialisation de la France.

Conférence de Benjamin Stora - 4 février 2026
Conférence de Benjamin Stora – 4 février 2026

Une immigration ancienne, enracinée et fondatrice

L’un des enseignements majeurs de la conférence tient dans ce constat : l’immigration algérienne en France ne commence pas avec la guerre d’Algérie. Elle remonte à plus d’un siècle. Dès la fin du XIXᵉ siècle, et surtout après la Première Guerre mondiale, des dizaines de milliers d’hommes arrivent pour travailler dans les bassins industriels français.

En 1939, on compte déjà près de 100 000 Algériens en France. Une immigration essentiellement masculine, ouvrière, mobile, qui épouse les grandes zones d’industrialisation : la région parisienne, le Nord, l’Est… et la région lyonnaise, dont Vaulx‑en‑Velin fait pleinement partie. Cette géographie n’est pas anodine : elle inscrit durablement l’histoire migratoire dans celle du travail, des luttes sociales et de la construction urbaine.

Immigration, engagement et dignité

Benjamin Stora a montré combien l’expérience migratoire fut aussi une expérience politique. En quittant l’Algérie coloniale, marquée par la dépossession foncière et l’absence de droits, ces ouvriers découvrent en France le mouvement ouvrier, le syndicalisme, la possibilité – relative mais réelle – de l’engagement collectif.

C’est dans ce contexte que naît l’Étoile nord-africaine, à la croisée du communisme, du nationalisme et de la réappropriation identitaire. Une organisation qui porte, dès les années 1920, une idée alors impensable pour beaucoup : l’indépendance de l’Algérie. Une idée née en France, portée par l’immigration, avant de traverser la Méditerranée.

Cette histoire est aussi celle de liaisons, de métissages, de solidarités : Messali Hadj partage sa vie avec Émilie Busquant, militante anarcho-syndicaliste française, avec qui il conçoit le drapeau algérien. Une trajectoire qui rappelle combien les histoires nationales sont, en réalité, profondément imbriquées.

Une mémoire effacée… puis redécouverte

La conférence a également souligné les mécanismes d’effacement mémoriel. Figures oubliées, événements passés sous silence – comme la manifestation du 14 juillet 1953 à Paris, réprimée dans le sang –, acteurs marginalisés parce qu’ils furent « vaincus » par l’Histoire officielle : l’immigration algérienne a longtemps été reléguée hors du récit dominant.

Aujourd’hui, ce retour sur l’histoire n’est pas seulement un exercice académique. Il répond à un besoin social et politique : comprendre d’où l’on vient pour savoir où l’on va.

Conférence de Benjamin Stora - 4 février 2026
Conférence de Benjamin Stora – 4 février 2026

Vaulx‑en‑Velin : un territoire au cœur de cette Histoire

Ce regard rétrospectif entre en résonance directe avec Vaulx‑en‑Velin. Ville populaire, industrielle, marquée par les vagues migratoires, Vaulx‑en‑Velin est l’un de ces territoires où l’histoire de l’immigration n’est pas périphérique, mais constitutive.

En accueillant cette conférence, la ville affirme une ambition claire : faire de son histoire une force d’attractivité. Attractivité culturelle, en valorisant des récits pluriels et longtemps invisibilisés. Attractivité intellectuelle, en offrant des espaces de débat et de transmission. Attractivité citoyenne, enfin, en reconnaissant les parcours qui ont contribué à bâtir le territoire.

Car une ville qui assume son histoire, qui la met en récit et la partage, devient plus lisible, plus légitime, plus désirable. Elle attire par son authenticité, par sa capacité à faire dialoguer mémoire et avenir.

Quand la mémoire devient un levier d’avenir

Au fond, la conférence de Benjamin Stora rappelle que l’attractivité d’un territoire ne se joue pas seulement sur l’économie ou l’urbanisme, mais aussi sur la reconnaissance des histoires humaines qui l’ont façonné. En redonnant une place centrale à l’immigration ouvrière, à ses engagements, à ses luttes et à ses apports, Vaulx‑en‑Velin s’inscrit dans une dynamique moderne et assumée.

Faire de la mémoire un levier, c’est transformer un héritage parfois douloureux en ressource collective, en fierté partagée, en moteur de cohésion. C’est aussi envoyer un message fort : ici, les histoires comptent. Toutes les histoires.